Accueil Actualités Projet d’Arbre aux Hérons : intervention de Julie Laernoes

Projet d’Arbre aux Hérons : intervention de Julie Laernoes

Cette délibération porte sur le projet d'arbre aux hérons, mais ce projet lui-même porte aussi plus largement sur l'idée que nous nous faisons de Nantes et de sa métropole, sur l'idée que nous nous faisons de la culture et de l'expression artistique dans la ville, sur l'imaginaire de ville et la réalité de la ville que nous voulons partager.

Ce projet est déjà un projet ancien. Il n'est pas inutile de le rappeler, et de se demander s'il correspond, vingt ans après sa conception, à ce que nous considérons comme les priorités de l'heure.

Evidemment, nous avons vibré comme toutes les Nantaises et les Nantais, aux pieds des géants ; nous aimons la poésie des Machines et du Carrousel, qui ont donné ce nouveau visage à l'île de Nantes ; nous admirons les prouesses techniques des salariés ; nous partageons l'attachement de toutes et tous ici à cet imaginaire qui est un patrimoine partagé ; nous sommes heureux de voir Nantes reconnue, admirée, enviée même pour sa créativité.

Mais justement : créer, ce n'est pas, ce ne peut pas être, simplement répéter.

Nous entendons ce que disent beaucoup d'acteurs culturels de la métropole, en particulier d'acteurs émergents, qui se sentent moins soutenus, mal reconnus, qui aimeraient que le soutien de la collectivité à l'expression culturelle soit mieux réparti. Qui nous disent qu'on ne peut pas appuyer toujours sur le même bouton, sur un seul bouton et que Nantes est une ville assez grande pour embrasser aussi d'autres expressions artistiques.

Et puis, il faut l'admettre, le montage du projet pose quelques questions. Des incertitudes lourdes pèsent sur son financement, sur ses coûts d'exploitation, sur lesquels les chiffres ne semblent pas stabilisés. Pour la seule réalisation de l'Arbre, le montant de l'addition demeure encore flou, l'estimation donnée étant elle-même déjà ancienne.

Il nous est donc proposé, pour lever ces doutes, d'approuver de nouvelles études, qui viendraient compléter les conclusions des précédentes, lesquelles conclusions qui, sauf erreur de notre part, n'ont pas été portées à notre connaissance.

On ne sait donc pas s'il s'agit de s'engager sur un projet à 35 millions, à 40, 45 ou davantage ? Et qui paiera, en dehors des collectivités ?

A elles seules, ces incertitudes sur les coûts justifieraient nos réserves.

Mais le projet doit aussi être examiné sous un autre angle, que j'ai commencé d'évoquer tout à l'heure : l'Arbre aux hérons s'inscrit lui aussi dans cette idée fixe d'emmener Nantes et sa métropole dans une stratégie d'attractivité, qui date déjà, elle aussi, de plus de vingt ans.

Elle a eu, je l'ai dit et le redis encore, ses résultats. Positifs, pour beaucoup. Mais elle atteint aujourd'hui ses limites. Nantes change plus vite que ne le souhaitent ses habitants. Nantes, pour le dire d'un mot, déborde. Les équipements publics, les écoles en particulier. L'immobilier, je l'ai évoqué.

Et la stratégie de rayonnement et d'attractivité que vous proposez de poursuivre va aggraver cet état des lieux, faute d'admettre qu'il est temps de passer à autre chose : encore une fois, Nantes n'a pas de problèmes d'attractivité. Nantes a désormais des problèmes nés de son attractivité.

Et le modèle de ville que sous-tend le maintien de cette stratégie est à l'exact opposé de nos besoins pour faire face aux engagements que nous avons, toutes et tous [si unanimité], pris en votant le vœu d'urgence climatique.

Le débat que nous devons avoir, mes chers collègues, est là : quelle ville, quelle métropole voulons-nous pour demain ? Pour un demain qui va venir très vite. Tous les rapports, tout ce que nous savons, tout ce que nous pouvons même observer de nos yeux nous dit qu'il y a vraiment urgence.

Nous avons dix ans pour changer de trajectoire, nous dit la science. Et nous sommes d'accord avec ce diagnostic, nous l'avons exprimé en début de séance [en votant le vœu].

Face à l’urgence, nous manquons de temps et de financements.

Alors, quel sont nos choix ?

Face à l'urgence, quelles sont nos priorités ?

Voulons-nous faire une ville attractive ou une ville d'abord habitable ?

Voulons-nous une ville engagée dans la compétition internationale des métropoles ou une ville où l'on peut vivre « normalement », c'est-à-dire accéder au logement dans des conditions raisonnables, bénéficier de services publics adaptés ?

Voulons-nous une métropole qui concentre sur une seule part du territoire ses richesses ou une métropole équilibrée, où il n'y a pas d'un côté des emplois et de l'autre des logements ?

Voulons-nous une métropole qui sépare ou une métropole qui réunit ?

C'est cela, les questions que pose l'urgence.

Etre responsable aujourd’hui, c’est définir des priorités – et donc, accepter des renoncements si c'est nécessaire. Etre responsable, être à la hauteur de nos propres mots, de nos propres votes, c'est trancher en faveur de la sécurité écologique des habitantes et des habitants de la métropole et pour ça, y consacrer tous les moyens possibles.

Au moment historique où nous sommes, nous considérons que ce projet n'est pas la meilleure manière d'engager 40 à 50 millions d'euros, dont une majorité au moins d'argent public.

Nous avons besoin d'arbres, oui. Mais, pardon de le dire si clairement, pas d'un arbre en métal enfoncé dans du béton. Nous avons besoin de vrais arbres, pour rafraîchir et faire respirer notre territoire, pour adapter la métropole à la réalité du réchauffement climatique.

Il n'est plus possible de dire « il y a urgence climatique » et d'enfermer nos décisions dans le cadre d'une stratégie qui non seulement ignore cette urgence mais pire, aggrave les problèmes qu'il faut combattre : la stratégie de l'attractivité, c'est le contraire exact de la ville qu'il nous faut construire, c'est le contraire de la ville qu'on fait pour l'habiter.

Dire « nous avons compris l'urgence » mais ne pas apporter de réponse cohérente à cette urgence, de réponse à la hauteur, c'est faire un mauvais choix pour notre ville, et c'est un pari sur lequel nous ne pourrons pas vous suivre.

Laisser un commentaire